Le roman achevé

Pourquoi j’achève le roman ?

Principe et note d’intention pour le Roman achevé

Lire le Roman inachevé d’Aragon, c’est se plonger dans l’autobiographie la plus mystérieuse de la poésie. C’est se retrouver seul face à un discours morcelé, à un cheminement poétique fascinant, à ses échos modernes et ses reflets passés. C’est une immersion dans un vingtième siècle foudroyant, où la poésie, la politique, les sentiments, façonnés par la griffe surréaliste d’un de ses fondateurs, se fondent dans un parcours atypique et fascinant.

En le relisant en 2012 m’est venue l’idée de le réécrire, en jouant sur les échos du texte pour tenter des regroupements, des recoupements inattendus, des jeux sonores, des glissements de sens afin de lui donner une nouvelle résonance, que j’espère résolument moderne et furieusement surréaliste, à la manière d’un nouveau cadavre exquis.

J’ai donc repris le découpage en trois parties mais recomposé tous les poèmes pour en refaire 78 (3 fois 26). J’ai numéroté les 26 premières lignes de chaque poème (à l’exception de deux poèmes en prose) que j’ai ensuite rassemblées par numéro d’ordre. Ainsi le poème n°1 est composé de tous les premiers vers de la 1ère partie ; le poème 18 est composé des 18èmes vers et caetera… Il s’agit d’un travail réalisé manuellement, sans automatisme autre que celui de l’écriture d’Aragon. Ce travail de réécriture m’a conduit à organiser les poèmes en strophes de façon à rendre un sens, une respiration et un rythme aux vers hétérogènes du Roman inachevé.

Cette dislocation du poème originel et sa recomposition mettent en valeur le cheminement poétique propre à chacune des parties. Les échos qui résonnent tout au long du texte se trouvent concentrés dans des enchaînements imprévus, permettant une relecture et une critique pure, c’est-à-dire sans autre médiation que l’écriture même.

Dans la première partie, c’est le Aragon de 1956 qui prend la plume « Ah le vers entre mes mains mes vieilles mains gonflées nouées de veines » (1) pour retracer sa propre biographie. Il évoque la guerre et sa propre mort « Je suis mort en août mille neuf cent dix-huit sur ce coin de terroir » (9) et insiste sur le désastre qu’elle a été pour les hommes de sa génération « Je vous dis que nous sommes morts dans nos vêtements de soldats » (2). Mais ce travail de mémoire, intense, lancinant, est le moteur de son écriture « Reprends sans discuter ta strophe Avance » (7), jusqu’à aujourd’hui :

« L’ancienne image de moi-même

Est un vieillard déjà qui ne sait regarder en arrière » (10)

La seconde partie revient sur l’expérience poétique et politique liées à la résistance, période mystique et dangereuse « Ici commence la grande nuit des mots » (1) où l’engagement du poète au service de la révolution s’affiche clairement, évoquant l’affiche rouge ou l’arrestation et l’exécution de Sacco et Vanzetti. Aragon égrène les noms de lieux, de pays, montrant ainsi l’internationalisme de son engagement. Le célèbre « Garçon de quoi écrire » (9) marque l’affirmation de l’écriture et la découverte de la femme unique, Elsa, qui prend peu à peu sur le poème une place considérable « Une femme cela vous envahit comme chante une source » (14).

La troisième partie établit une sorte de bilan poétique « Et la vie a passé le temps d’un éclair au ciel sillonné » (1), cette vie mouvementée qui a déjà connu deux guerres, de nombreux conflits internationaux, la victoire des soviétiques en URSS et la défaite des Nazis mais aussi une effervescence littéraire – le surréalisme – et intellectuelle centrée notamment sur Paris. Et bien sûr, Elsa, toujours « Elsa l’aurore a brui du ressac des marées » (2). L’expérience de l’écriture intro et rétrospective hante le poème « Ah dans ses propres pas que marcher est étrange » (1). Aragon y évoque longuement la mort de Desnos et ses « maux exquis » (4), la fin de la résistance et sa vieillesse. Avec l’espoir renouvelé « Mais la nuit n’est plus noire et j’ai les cheveux blancs » (6), le poète retrouve l’écho du futur « Chaque aube qui se lève est un nouveau baptême / Tant que mes yeux suivront une lueur » (10). Les deux derniers vers que j’ai choisis illustrent cet espoir persistant, où malgré l’échec d’un passé glorieux (la révolution russe de novembre 1917) il ne faut ni renoncer, ni espérer :

« Ah les cochons comme ils ornèrent

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline

Le voyageur ici reconnaît les façades

Sur la berge s’enfuit novembre exfolié

Ni briser mes bras ni crever les cieux » (26)

En réécrivant, donc, le Roman inachevé, je souhaite avoir cristallisé l’expérience poétique d’Aragon et permis une nouvelle lecture critique, au plus près du texte aussi bien sur le fond que dans la forme.

Nicolas Sautel-Caillé, le 24 avril 2013

Le Roman achevé (PDF) – LE ROMAN ACHEVE (2013)